L’authenticité selon Bernard Blaizeau, le couturier qui fait pousser l’art du flou

Bernard Blaizeau

“ L’authenticité, c’est de vivre de ce que l’on fait, de parler de quelque chose que l’on connaît, et de le vivre au quotidien simplement. Ce n’est pas de faire de l’esbroufe, d’impressionner les autres mais au contraire, de respecter les personnes qu’on a en face de soi ; Les gens pour lesquels on travaille, les gens avec lesquels on travaille et les gens à qui on se doit de donner un service et de les écouter attentivement dans leurs moindres souhaits. Les questions que l’on se pose tous les jours, c’est celles-là même qui sont à la base du commerce depuis la nuit des temps : Quel bien puis-je vous faire ? Qu’est-ce qui vous ferait plaisir ? Est-ce que simplement en vous habillant, en vous faisant un beau vêtement, je peux participer à vous rendre heureux ? Et c’est un vrai partage que l’on vit à chaque fois. On s’applique beaucoup pour faire une robe mais la récompense est là, quand la cliente repart ravie car on l’a aidé à réaliser l’un de ses rêves. Cette générosité n’est pas feinte. Elle est authentique et donne toute sa valeur à notre métier. Ce que l’on recherche au final, c’est aussi de révéler à travers un vêtement, la nature profonde de chaque personne. Que la cliente se sente elle-même dans sa robe et qu’à travers ce vêtement, elle puisse dire à ses proches : Regardez ! Voilà ce que je suis vraiment !

Pour cela, il faut mettre l’excellence et le savoir-faire au service des autres, en mettant de la vie dans ce partage, pour sortir de la relation purement commerciale et impersonnelle. Car c’est la rencontre qui donne du goût à la vie. Ces moments de partage, de complicité à toutes les étapes de fabrication d’une robe, comme lors des essayages ou quand les clientes viennent prendre leur thé et nous confient leurs problématiques. Ce n’est pas futile de s’habiller pour un mariage et nous y prêtons une grande attention dans les moindres détails. On entre alors dans leur vie et leur emploi du temps quotidien, et surtout, on leur amène quelque chose qui leur fait du bien. Un moment privilégié, plein de douceur, dans une vie qui peut être parfois trépidante. C’est pourquoi nos salons sont au premier étage, comme si on voulait se soustraire un peu de ce tumulte, et retrouver le calme et la sérénité. Tout cela nous permet de développer la bienveillance dans nos rapports avec les autres. On voudrait apprendre sans cesse de nos clients et qu’ils apprennent de nous, pour cheminer ensemble. Il y a aussi quelque chose d’intemporel quand on vient chez Lou Kasatché. Parler de belles choses qui ne se vendent plus, de pièces rares et uniques, bien loin de la société de consommation actuelle. D’ailleurs, on leur donne une vraie culture vestimentaire pour changer leur manière de consommer : en achetant moins, mais en achetant mieux par exemple.

Je pense que cette notion de partage devient de plus en plus importante de nos jours, et notamment pour les nouvelles générations. A notre époque, l’ambition qu’avaient nos parents pour nous c’était qu’on réussisse dans la vie. Pour nos enfants, cette ambition, c’est de réussir leur vie. Et ce n’est pas du tout la même chose. Ils reviennent donc à des valeurs plus maîtrisées et plus raisonnées. Ils préfèrent aussi cette façon de vivre en communauté, car on est plus heureux et plus intelligent à plusieurs que tout seul. Oui, le bonheur est quelque chose qui se partage. D’où l’importance chez nous, de la générosité qui est, à mon sens, le vrai luxe. C’est tous ces moments de partage où l’on se fait du bien. On s’appelle entre ateliers par exemple pour se donner des conseils sur une technique ; ou on assiste aux défilés et on voit une de nos robes ouvrir ou clore la cérémonie. Un grand moment d’émotion ! surtout dans ce métier, où vous passez six mois à développer une collection et vous avez 16 minutes pour la présenter.

J’ai aussi coutume de dire que le luxe est féminin. Il suffit d’étudier l’histoire, avec les époques qui sont propices à son développement, et à chaque fois, on constate que c’est l’émancipation des femmes qui en est à l’origine. C’est pour cela, j’aimerai bien l’appeler la luxe parce qu’elle a un peu ce rythme, cette méthodologie, cette rondeur et cette générosité maternelle qu’ont les femmes. L’accueil de l’autre est aussi primordial et créer un écosystème dans lequel tout le monde cohabite de manière heureuse. Qu’on gagne notre vie, qu’on trouve de la joie et du sens à vivre, plutôt que perdre sa vie à venir travailler. Cela nous donne de la confiance et on avance au jour le jour, pour devenir encore meilleur demain. Au final, le bonheur se trouve dans les plaisirs simples du quotidien : un joli plissé, un tombé de robe, un arrondi qui se place bien…

Augusto Verducci, un maître tailleur calabrais que j’ai eu comme maître, me disait toujours de prêter attention aux cailloux, car « c’est en les soulevant que la graine voit la lumière et peut pousser pour devenir une belle plante ». Finalement, entre l’art paysager et l’art du flou, il n’y a qu’un pas et ma mission est toujours le jardinage dans le champ des possibles. ”

Propos recueillis lors d’une interview réalisée à Limoges, le 15 février 2018

Lien vers le site de Lou Kasatché et Luxe & Excellence

Lire aussi le portrait de Bernard Blaizeau

A propos de Carine Mouradian

J’ai à cœur de révéler le luxe authentique, à travers le portrait des passionnés que je rencontre. Avec leur créativité sans limites, leurs convictions profondes et un savoir-faire entre tradition et modernité, ils oeuvrent au quotidien pour construire la plus belle et la plus touchante expérience client.

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