L’authenticité selon Claire Damon, la pâtissière qui célèbre la vie

Claire Damon

“ Le vrai luxe pour moi, c’est le lien avec la nature. Cette nature qui est authentique par son essence même, et qu’on ne peut pas dompter. Chaque fois qu’on essaye, on se rend compte que l’on a fait fausse route. Il suffit de voir en ce moment tous les scandales alimentaires, toute cette malbouffe que nous produisons dans nos sociétés urbaines et qui empoisonne nos vies. Car nous devenons ce que nous mangeons. Et il est important pour moi de nourrir mes clients comme je me nourris moi-même. C’est vrai, nous ne sommes que des pâtissiers et non des médecins, mais on doit aussi s’interroger sur la qualité et la provenance des produits et agir à notre échelle. Au-delà du goût retrouvé, c’est tout le don de la nature qui s’offre à nous et l’on retrouve la gratuité que l’on avait perdue en cherchant à la dominer. Se couper de la nature, c’est donc se couper de nous-mêmes, et de la vie qui coule en nous.

J’ai compris cette vérité quand j’ai expérimenté il y a quelques années la communication avec la presse. Au mois de juin, il était prévu de faire goûter les bûches de Noël. Autant celles-ci étaient finalisées au niveau de la création, autant il était impossible d’imaginer quel en sera le goût final, six mois à l’avance. Mes producteurs sont incapables de me dire s’il y aura de la rhubarbe ou pas, à ce moment-là, ou tel autre fruit. C’est la nature qui décide ! Et s’il a plu ce jour-là, il faudra aussi reporter la cueillette. Alors j’ai compris que je ne pourrais pas rentrer dans le système en voulant vivre au rythme de la nature. Et cela, les clients le comprennent très bien : qu’un dessert vienne à manquer dans la gamme car on n’a pas été livré de fraises, de framboises ou de citrons. Pour un chef d’entreprise, c’est un chemin exigeant car il implique de prévoir, mais sans vouloir contrôler. Si je me mettais à fabriquer dix fois plus de gâteaux, et avec toutes sortes de fruits quelle que soit la saison, je serais constamment dans les concessions qui dénaturent mon travail et ce ne serait plus le même métier. L’authenticité est donc à ce-prix-là. Vivre selon ses convictions pour créer quelque chose qui soit vraiment sur mesure et qui respecte les lois de la nature. Et pour les consommateurs, le premier acte à poser est dans les achats. Par exemple, d’arrêter de croire que c’est plus cher de consommer autrement. Il y a une telle satisfaction en terme de goût que la satiété vient aussi plus vite et on se fait du bien. Puis revenir aux repas pris en famille ; ces moments privilégiés où l’on cuisine avec son conjoint, avec ses enfants, et qui resteront gravés dans nos mémoires. Il faut leur ouvrir les yeux !

La création dans mon métier est un cheminement intellectuel, mais c’est aussi quelque chose de sensuel, qui se vit avec les cinq sens, car c’est là qu’on stimule sa créativité pour défricher de nouvelles voies. Et j’ai un vrai besoin de toucher, de façonner de mes mains et d’être en contact avec les matières. Avec l’expérience, je constate alors que moins j’écoute mon égo, plus je suis ouverte à ce que les gens recherchent vraiment, et à mes propres désirs. Et ce qui nous fait vibrer, ce sont les essentiels : le goût juste, les choses simples qui tombent bien. Cette simplicité n’étant pas toujours évidente à créer, car elle nécessite de s’affranchir du regard des autres, du qu’en dira-t-on : utiliser deux saveurs par exemple, ou des fruits qui ne sont pas parfaits… Et pourtant, le défaut pour moi est une qualité, car la nature n’est pas parfaite. C’est en acceptant cette réalité que l’on devient de plus en plus soi-même et dans une relation authentique avec les autres. Un autre point est qu’on ne peut faire ce métier uniquement pour se faire plaisir ; C’est quelque chose qui se donne aux autres et se partage. J’ai donc choisi d’en faire mon chemin de vie et j’évite pour cela toute la mise en scène sur les réseaux sociaux, où on se déconnecte du moment présent pour une surenchère l’exceptionnel.

Pour être authentique, il faut se respecter et avoir cette liberté intérieure, en toutes circonstances. Par exemple, si vous me demandez la nouveauté du moment, une information croustillante, je n’en ai pas. Par contre, je vous dirai que j’ai vécu un moment formidable  il y a quinze jours, quand j’ai traversé les intempéries et la neige, pour aller rencontrer un producteur de beurre à 1800 m d’altitude. Des gens simples qui nous ont reçus dans leur maison, prêt d’une clinique vétérinaire où les veaux rentrent et sortent comme chez eux. Puis, le goût de ce vieux Cantal, de deux ans d’âge, qu’ils ont ramené de leur réserve personnelle, pour le déguster ensemble. C’est cela le vrai luxe pour moi, des moments à part qui donnent du sens à l’existence, en quelque sorte la cerise sur le gâteau ! ”

 

Propos recueillis lors d’une interview réalisée à Paris, le 22 février 2018

Lien vers le site de Des Gâteaux et du Pain

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A propos de Carine Mouradian

J’ai à cœur de révéler le luxe authentique, à travers le portrait des passionnés que je rencontre. Avec leur créativité sans limites, leurs convictions profondes et un savoir-faire entre tradition et modernité, ils oeuvrent au quotidien pour construire la plus belle et la plus touchante expérience client.

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