L’authenticité selon Jacky Epitaux, l’entraîneur d’une haute horlogerie

Jacky Epitaux

“ L’authenticité vient essentiellement de l’éducation reçue dans l’enfance. Si les bases ont été le respect de la nature, du temps et des saisons, alors, une fois adulte, on le devient naturellement et on recherche une vie simple. J’ai grandi et me suis construit avec ces valeurs-là. On finissait le pain avant d’entamer le nouveau. On cuisinait au jour le jour, et quand on servait des légumes à midi, on en faisait de la soupe pour le soir.  J’avais de la joie à aller cueillir les mûres, les cynorhodons, les champignons, et on vivait même au cycle du cheptel : le cheval, le veau, le porc… en appréciant chaque instant et en le partageant avec les autres. La culture culinaire, la juste pesée de ce qui te construit, la santé par rapport à d’autres richesses qui sont matérielles, c’est donc cela qui est essentiel, ainsi que les relations humaines. Mes amis sont des personnes chez qui je peux venir à l’improviste et il en est de même chez moi. La table est toujours ouverte, la cave a toujours une bonne bouteille avec un morceau de saucisse pendue. C’est cela l’authenticité. Dans mon village, j’aime ainsi organiser les fêtes et créer des animations pour se retrouver et passer ces beaux moments ensemble. Quand je vends une montre, souvent, les clients me disent qu’ils achètent aussi le personnage que je suis. Ils achètent mon accent, mon histoire, le mobilier en bois de mon entreprise et les gens autour de moi qui s’appliquent au quotidien pour donner le meilleur de notre région, sans signe ostentatoire ni de l’esbroufe.

J’ai cette chance de vivre dans un milieu rural. Un jour, un richissime client de Hong-Kong en visite ici, s’est arrêté ému devant le passage d’un troupeau de vaches. Il s’est exclamé : “Promettez-moi de me faire revivre cet instant car je reviendrai avec mon jeune fils la prochaine fois.” C’est cela le luxe ! Un moment, une émotion, un paysage… Vivre quelque chose que l’on ne peut pas s’acheter. Et c’est un peu l’esprit de la clientèle de Rudis Sylva. On n’est pas dans le luxe qui brille, mais un luxe authentique. Cela reste une clientèle fortunée mais quand elle a déjà tout obtenu avec son argent, elle se tourne vers des produits qui apportent un supplément d’âme, et ensemble, on va aller voir ceux qui la font. C’est pour cela, Rudis Sylva est plus qu’une marque de montre ; c’est un véhicule pour la promotion des talents des gens de la région. On va réexpliquer ce que c’est qu’un guillochage main, technique vieille de trois siècles. Et chaque pièce aura son identité et ses caractéristiques propres car, par son savoir- faire, l’artiste y laisse sa marque, en la rendant authentique. C’est pourquoi, on peut difficilement vendre ce produit en ouvrant des boutiques partout dans le monde. Il faut vivre l’esprit du village, venir sur les lieux mêmes pour sentir cette énergie et alors repartir avec un bout des Franches-Montagnes suisses dans sa poche.

Quand j’ai pensé le concept marketing de Rudis Sylva, j’aurai pu choisir le nom d’un horloger émérite car il y en avait plus de 600 au village. Mais j’ai pris le nom du village tout court, et j’ai ressorti toutes les histoires horlogères d’antan. C’était extrêmement riche et comme je ne voulais pas garder ces histoires pour Rudis Sylva seule, j’ai acheté un petit immeuble qui était une ancienne ferme d’un paysan horloger, et j’en ai fait un petit hôtel restaurant. Et dans les sous-sols, j’ai installé un petit musée qui explique la genèse de l’horlogerie dans notre région. Puis on a tressé un parcours sur deux villages : Les Bois, qui était plutôt spécialisé sur le mouvement, et Noirmont qui était spécialisé dans les boîtes de montre. C’est cela que je vends aussi. Une tradition horlogère qui se perpétue dans le temps et une montre intemporelle.

Aujourd’hui, pour voir l’heure, on n’a quasiment plus besoin d’une montre. Elle s’affiche sur le téléphone mobile, sur l’ordinateur, dans la voiture… Mais une montre, pour une femme et encore plus pour un homme, c’est un des rares bijoux que l’on puisse porter sur soi. La Suisse n’est pas maître des montres-bijoux qui brillent, c’est le lot des italiens. Mais elle a une tradition horlogère ancestrale, porteuse de technologies, de talents mécaniques et d’artisans dans la décoration et la gravure. Et c’est cette valeur symbolique qui fait une montre de luxe aujourd’hui. C’est se sentir le porte-drapeau de l’histoire horlogère d’une région et connaître par qui et comment elle a été réalisée. Car une belle montre se porte, se laisse regarder. On l’écoute. Elle nous accompagne. C’est donc une relation qui se crée entre nous à travers elle.

Je trouve que l’on devrait d’avantage apprécier ce temps qui passe. On va beaucoup trop vite. Or la précision, la délicatesse, l’excellence se gagnent aussi en prenant son temps. Par exemple, en gravant à la machine, on descend droit dans la lettre avec l’outil, c’est-à-dire qu’on fait simplement une gorge. Or, le métier de graveur c’est de donner une angulation. C’est méticuleux et tout en finesse. Alors, lorsqu’on oriente la pièce à la lumière, elle a beaucoup plus d’éclat et le résultat est vraiment unique ! Ma montre est aussi une grande relation d’amitiés, car tous ceux qui travaillent pour nous aujourd’hui étaient des connaissances avant de fonder Rudis Sylva. Notre mouvement a été reconnu comme une invention très forte dans le domaine horloger. Elle a même été aussi mentionnée en avril 2017 comme la référence du tourbillon dans un magazine sorti à la Foire de Bâle. Mais ma plus grande fierté serait que cela dépasse aujourd’hui le cercle des connaisseurs pour être diffusé par les médias spécialisés, et que tout ce savoir-faire soit enfin reconnu. Finalement, ma montre, c’est comme un cœur. L’échappement c’est un ressort qui s’ouvre et qui se referme. Et il y en a deux cœurs ainsi qui battent à l’unisson ! Il suffit de penser à cela pour retrouver la motivation, celle-là même qui construit les sportifs de haut-niveau. ”

Propos recueillis lors d’une interview réalisée en Suisse, le 20 septembre 2017

Lien vers les sites de Rudis Sylva, et du Paysan Horloger

Lire aussi le portrait de Jacky Epitaux

A propos de Carine Mouradian

J’ai à cœur de révéler le luxe authentique, à travers le portrait des passionnés que je rencontre. Avec leur créativité sans limites, leurs convictions profondes et un savoir-faire entre tradition et modernité, ils oeuvrent au quotidien pour construire la plus belle et la plus touchante expérience client.

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