L’authenticité selon Jean Mus, le paysagiste au service de la nature

“ La vraie vie commence quand on se libère des mots pour en chercher l’importance. Avec un mot, on peut faire l’amour ou la guerre. Mais si on comprend les mots, alors ils sont tous respectables. On peut dès lors partager et communier avec un mélange de mots, de sons, de regards et de sourires. C’est là que nous sommes les plus heureux, car c’est la plus belle chose au monde que de se rencontrer. Ouvrir ses yeux et ses oreilles, dégager son nez, préparer sa bouche à goûter l’offrande de l’autre, poser sa main sur une épaule pour comprendre qu’il y a des fluides et des partages qui nous relient au plus profond de notre humanité.

Cette nature, qui apporte un modèle de métissage incroyable, m’a beaucoup aidé dans ma passion à réaliser et continuer l’histoire des jardins ; en somme l’histoire du paradis. Car le jardin, c’est le paradis. Et nous sommes au service du paradis. Nous sommes des serviteurs, des accompagnateurs qui avec une grande humilité, essayons d’apporter des joies et des bonheurs, puis de la fantaisie et même de l’exagération, sans oublier la source de vie qui fait que ce jardin est là, et qu’il respire comme nous. Et quand on a cette richesse du passé, on peut l’appeler culture, origines, mémoire ou patrimoine, mais le mot le plus juste serait éternité. Alors, on réalise que nous sommes au service de l’éternité. Sachant cela, on est dans la patience et on n’a plus vraiment peur de la mort puisqu’une autre petite graine va venir et continuer ce cercle exceptionnel de la vie. Notre rôle est donc de rendre grâce et profiter à chaque instant de ces éléments qui constituent la vie et dans laquelle on va dessiner les contours. Cela peut-être un jardin avec de l’eau, un jardin avec des parfums, un jardin de la montagne ou encore un jardin de la plaine, puis un jardin qui appartiendra à des régions, à des identités, à une histoire, à des textures ou à des matières. Le champ de créativité est infini ! Mais il est important de préserver les identités et retrouver le nuancier des origines. L’authenticité n’est pas une création ; Elle existe depuis toujours. C’est la retrouver, la respecter, la mettre en scène qui va permettre à chacun de raconter son histoire et exister dans la symphonie globale. L’authenticité est donc contraire à l’uniformité. On doit donner sa place à chaque spécificité pour trouver la vue d’ensemble, sans quoi on passe à côté de la vérité.

Je trouve si émouvant cette notion de don qu’on expérimente lors de la récolte des fruits. On les apporte à la maison dans des paniers d’osier, et il y a là une notion d’offrande quand on sait tout le parcours, durant des mois entiers où l’on a taillé, arrosé et porté notre attention à l’arbre, qui vient nous offrir quelque chose de comestible. C’est pourquoi dans mes conférences, je remercie toujours mon plus fidèle et vieil ami qui est l’arbre. Ces pulsions de reconnaissance doivent aussi nous entraîner à de l’exigence. Car c’est le plus beau cadeau que l’effort de l’homme pour accompagner la plante à donner le meilleur d’elle-même, ce qu’elle a reçu par ses gênes. Et comme nous avons besoin de ces jardiniers-là qui connaissent les plantes, qui partagent leurs émotions, qui savent comment elles naissent, comment elles vivent et ce dont elles ont besoin ! Et si on a perdu cette authenticité dans une profession qui se surcharge d’outils, de machines et de casques… comment le jardin pourra-t’-il vieillir dans de bonnes conditions ? Il faut qu’il soit bien né et qu’il est aussi des parents qui l’accompagnent. Et ces parents, ce sont les vrais jardiniers.

Un jardin a aussi besoin de visiteurs et d’admirateurs. Savoir le regarder et vous avez l’impression que la floraison s’épanouit d’avantage car il a sa cour et cette communion est un acte journalier et saisonnier. Alors c’est la notion du spectacle et elle est sans limites ! Mais il faut aussi des acteurs, par le biais du jardinier ou même du simple visiteur, qui évitera d’aller casser une branche, de piétiner les terres quand elles sont humides et qui saura caresser, amener une rose ou une fleur de lilas jusqu’à son nez pour pouvoir la sentir… C’est là où l’on devient acteur et la nature attend cela. Il y aura une communion que je ne sais expliquer, mais de plus en plus de scientifiques s’approchent de ces résultantes qui font qu’un jardin n’aime pas être seul. Un jardin a besoin de compagnie, non seulement du propriétaire, mais aussi celle du jardinier et des visiteurs. Les acteurs, ce sont aussi les oiseaux et les abeilles. Tout ce foisonnement de vie qui nous fait entrer avec un esprit de vrai jardinier dans la nature profonde et le cœur du jardin. Si on a cette humilité, on va alors découvrir l’intérieur de la vie naturelle et voir le miracle s’accomplir sous nos yeux.

En conclusion, nous les jardiniers, nous sommes en quelque sorte des marchands de bonheur. Et si le bonheur passe par cet infini qu’est la nature, quel beau cadeau avons-nous dans nos mains ! Offrir tout ce naturel qui se donne à voir et qui invite au partage et la communion sans arrêt. Alors la solitude est vécue comme une richesse car l’on s’aperçoit que la nature est là. C’est plus fort que l’authenticité. C’est la réalité, avec des arguments extraordinairement simples qui est là. Il suffit d’écarquiller nos yeux ! ”

Propos recueillis lors d’une interview réalisée à Cabris le 23 juillet 2017

Lien vers le site de Jean Mus

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A propos de Carine Mouradian

J’ai à cœur de révéler le luxe authentique, à travers le portrait des passionnés que je rencontre. Avec leur créativité sans limites, leurs convictions profondes et un savoir-faire entre tradition et modernité, ils oeuvrent au quotidien pour construire la plus belle et la plus touchante expérience client.

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