L’authenticité selon Lucien Ferrero, le parfumeur symphoniste

Lucien Ferrero

“ Qu’est-ce que c’est la vie ? Est-ce finalement la mémoire d’un instant qui passe… Je me suis souvent posé cette question en observant les évènements de notre existence où tout semble fugitif et en même temps éternel, car dès qu’une chose disparaît, elle existera encore dans nos mémoires et nos sentiments. N’est-ce pas là le vrai luxe ? Non pas dans la possession mercantile comme on veut nous le faire croire, mais dans l’émotion qu’un être vivant peut avoir avec une impression donnée par ses sens. Ainsi, un luxe peut être une montagne dégagée que l’on découvre devant soi le dernier jour de ses vacances, ou des mots prononcés par son petit-fils durant une partie de pêche. Il n’y a rien de sensationnel. C’est une possession en soi de moments très simples et ces images, ces instants et ces paroles, nous les garderons toujours gravés dans nos mémoires. Pour les odeurs, c’est la même chose. Le créateur de parfums peut ainsi puiser dans des milliers de situations, d’émotions, de faits et d’instants privilégiés ou malheureux. Tout peut être prétexte à création ! Si je prends l’exemple de mon dernier parfum, j’étais dans mon jardin et j’ai voulu reproduire la luminosité du citronnier…

On peut encore méditer sur la relativité. Par exemple, on voit l’éclair avant d’entendre gronder le tonnerre. Mais pour un mal voyant, il n’entendra que le son, alors que l’orage lui a précédé. La valeur d’existence d’un fait, d’un événement, d’une odeur, d’une vision est donc extrêmement relative et la vérité n’est pas unique. Un autre exemple c’est l’observation des étoiles en astronomie ; Cette lumière qui nous parvient a existé dans le passé alors que ces phénomènes n’existent plus aujourd’hui. Il y a donc plusieurs vérités. C’est pourquoi deux parfumeurs auront des approches totalement différentes, notre perception de la réalité n’étant pas la même suivant les sens de chacun. Elle varie même selon l’heure d’observation, l’environnement, l’humeur… Tout cela nous conduit à une grande humilité. Ainsi, dans mon métier, on ne peut savoir à l’avance comment le public va recevoir une création. On peut croire qu’un parfum sera un succès, alors que personne n’en voudra. Et vice-versa ! On est au total près de 200 parfumeurs dans le monde, et personne n’a la science infuse. Personnellement, j’arrête les essais quand j’estime que ce que je perçois et ce que j’ai imaginé, convergent vers un résultat final. Mais ce n’est pas ce qu’auront imaginé ceux qui vont le recevoir, car déjà, ils appréhendent le monde avec 12 sens différents. Quand on leur présente cette image déterminée, ils vont la percevoir avec surprise, et dans cette perception, ils pourront avoir des émotions. S’ils ont des émotions, le parfum est alors réussi.

J’ai grandi parmi les fleurs, c’est pourquoi pour moi, un parfum qui serait authentique et vrai, ce serait quelque chose qui ait un aspect de la nature au sens large du terme. Il serait élevé comme un sentiment, perceptible comme une feuille, avec la richesse de l’audition et pour emmener à une forme de jouissance. Alors là, je me dis que j’ai atteint mon but. Faire travailler tous les sens pour qu’il y ait une résonance qui entraîne cette joie. De plus, il y a la temporalité qui vient illuminer ces instants. Il nous arrive à tous d’avoir des flashes, qu’ils soient visuels ou auditifs, qui disparaissent immédiatement mais qui sont d’une jouissance incroyable. On a alors l’impression que ce moment ne se reproduira plus jamais, or nous l’avons en nous, c’est-à-dire notre cerveau évolué l’a emmagasiné à jamais mais pour un instant déterminé. Dans n’importe quel domaine, on a ces moments extrêmement courts qui reviennent et qui sont embellis. Les autres sens rajoutent des événements ou des actions ou des parts à ce petit cristal de départ, et qui fait que cela prend des proportions jouissives.

Tout cela contribue à révéler des émotions, qui est le but recherché. On raconte une histoire. Ce luxe n’est donc pas forcément quelque chose de très sophistiqué. Bien sûr la réalisation en elle-même va être compliquée, mais le cristal de départ sera quelque chose de très simple. Comme le parfum de verveine que j’ai créé, au plus près de la senteur de la plante. J’ai toujours eu à cœur d’exalter cette simplicité. Simple ne voulant pas dire « insignifiant » car l’épure d’un parfum, plus il est simple et plus il est compréhensible.

Sentez ceci ! C’est de l’héliotrope et son odeur rappelle le pain d’épices. Et voici des émotions de l’enfance qui remontent. J’ai développé pour une société des dizaines d’odeurs d’ambiance qui rappellent les souvenirs d’enfance. L’odeur du Petit Lu par exemple que l’on mange à 4 heures… Et aujourd’hui, mon plus grand désir, c’est que tout le monde puisse participer à la connaissance du monde du parfum. Non pas de manière intellectuelle, mais pratique et pour que, dans leur quotidien, il puisse aller vers les odeurs en vue d’avoir du plaisir. ”

Propos recueillis lors d’une interview réalisée à Cabris, le 9 septembre 2017

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A propos de Carine Mouradian

J’ai à cœur de révéler le luxe authentique, à travers le portrait des passionnés que je rencontre. Avec leur créativité sans limites, leurs convictions profondes et un savoir-faire entre tradition et modernité, ils oeuvrent au quotidien pour construire la plus belle et la plus touchante expérience client.

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