L’authenticité selon Mickaël Ourghanlian, accéder à l’esthétique de l’existence

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“ Toute intervention doit être mesurée et réalisée avec doigté et finesse, car on doit retoucher que ce qui est nécessaire pour garder l’authenticité de l’instrument. Son origine et son histoire traversent en effet les siècles, et notre rôle est de les prolonger en faisant correspondre son identité aux besoins actuels du client. Il y a donc un respect de l’objet mais aussi de celui qui l’a façonné ; c’est pourquoi ce métier nous rend humble. Un confrère du 17ème siècle a passé des mois à concevoir et fabriquer ce violon. Qui suis-je pour abîmer ce travail ? Puis il faut tenir compte de la perspective de l’instrument lui-même qui a une vie et une évolution ; et je ne suis qu’un maillon de cette chaîne qui intervient à un moment donné pour que cette histoire continue encore et soit la plus belle possible. D’une certaine manière, je n’ai donc pas le droit de retirer les traces du temps qui ont été posés dessus. C’est pourquoi, je cherche toujours la vérité dans mon diagnostic : il y a des choses à réparer car cela abîmerait l’instrument si on ne les faisait pas, mais certains détails importants, comme le vernis par exemple, ne sont pas intégrés dans la restauration. Les marques pourraient être masquées par une couche de vernis, mais l’instrument ne serait plus le même. Et Il faut qu’il reste d’origine et authentique car il peut devenir beau et vieux avec sa patine. On ne cherche donc pas à lui enlever son âme, ni son histoire. En plus, ce serait une grosse erreur ! Car sur certains de ces objets d’art qui valent 3 ou 4 millions d’euros, des opérations qui altèrent leur qualité d’origine feraient perdre une grande partie de leur valeur. C’est donc un travail d’orfèvre avec beaucoup d’intégrité.

Un bon luthier doit aussi avoir une qualité d’écoute exemplaire et savoir s’activer lentement. Festina lente ! Et c’est à ce prix-là que l’on peut aller au bout des choses, de manière efficace. L’authenticité agit là encore comme un miroir. Il faut être soi-même pour devenir réceptif et présent à l’autre, ressentir son besoin, puis s’adapter et apprivoiser l’instrument. Le savoir-faire technique et le réglage ne suffisent donc pas, et la différence se fait toujours sur la sensibilité et l’expérience qui est de l’ordre des sensations. Un son plus chaud ou plus aigre… Qu’est-ce que cela veut dire ? Comment les qualifier ? Il n’y pas de référence, de pantone, de nuancier qui soit universel. Il faut donc recréer à chaque fois un alphabet commun sur la perception des sonorités au plus juste. Parfois, nous devons aussi comprendre l’état d’esprit du musicien. Cette relation de corps à corps avec son instrument est vécue comme un mariage d’amour et en venant à l’atelier, il cherche à retrouver la symbiose avec son partenaire. Il faut donc être objectif et vrai, car il est possible parfois que le problème soit au niveau émotionnel. Prendre du recul suffira pour retrouver une relation authentique et repartir sereinement. Oui, il est vrai que pour un musicien, être accordé intérieurement est aussi important que de restaurer son instrument, car c’est à cette condition seulement qu’il peut interpréter une musique d’une beauté sans guillemets qui étreint et touche les cœurs.

Nous sommes tous des êtres esthétiques et avons soif de beauté. J’ai conscience d’exercer un métier de luxe, accessible qu’à des privilégiés vu le prix de la main d’œuvre en France. Mais ma plus grande joie serait de le rendre accessible au plus grand nombre, et que notre société plaide pour une éducation musicale et artistique à l’âge où nos enfants éveillent leur curiosité au neuf et au sensible. Or on nous voler notre temps, avec les médias notamment et toutes les pollutions qui envahissent nos vies. Le vrai luxe, c’est donc le temps. Ce temps précieux pour nous-mêmes et pour les siens : retrouvé, maîtrisé, et utilisé avec intelligence dans ce qui nourrit notre vocation et apporte la joie. Le lien à la nature est aussi essentiel pour retrouver cette gouverne de soi et se ressourcer. J’aime le silence. L’absence de son n’est-il pas en musique le plus difficile à créer ? Car il contient et soutient toutes les autres notes.

En conclusion, il nous incombe donc de nous imprégner de cette esthétique de l’existence, à travers la nature, l’art et la musique notamment, car elle nous humanise et redonne du sens à nos vies. C’est une voie de petits sacrifices mais la récompense est si grande. Comme ses parents d’origine modeste qui sont venus louer un violon pour leur enfant au lieu de l’emprunter au Conservatoire, car ils voulaient pour lui ce qu’il y a de meilleur. Un luxe que chacun de nous peut vivre à condition de mettre nos priorités dans ce qui crée le bonheur durable.”

Propos recueillis lors d’une interview réalisée par Carine Mouradian à Bourg-en-Bresse, le 4 octobre 2018

Lien vers le site de l’atelier de lutherie de Mickaël Ourghanlian

Lire aussi le portrait de Mickaël Ourghanlian

A propos de Carine Mouradian

J’ai à cœur de révéler le luxe authentique, à travers le portrait des passionnés que je rencontre. Avec leur créativité sans limites, leurs convictions profondes et un savoir-faire entre tradition et modernité, ils oeuvrent au quotidien pour construire la plus belle et la plus touchante expérience client.

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