L’authenticité selon Sara Bran, les secrets de l’or véritable

Sara Bran

“ L’authenticité se trouve dans la nature, et plus on s’en rapproche, plus notre ancrage est solide. Ces détails de la nature sont présents partout, si on ouvre nos yeux et si l’on aiguise notre regard. Des jeux d’ombre et de lumière sur des feuilles au pied d’un arbre, des graines en forme de cœur sur notre chemin, le mouvement du vol d’un papillon ou encore la carapace parfaite d’un oursin sur une plage. J’aime capter ces fragments de vie, de formes et de couleurs que l’on croit insignifiants ou ordinaires, alors qu’ils renferment une esthétique à part. Je vais les réinterpréter ensuite en cherchant l’abstraction et les lignes pures, afin de restituer la beauté et l’émotion originelle. La source de créativité est donc dans ce miracle de vie tout autour de nous, que chaque artiste retranscrit selon sa technique et son alphabet personnel. On parle d’ailleurs de composition : il y a un thème, des variations sur le rythme et des mouvements, comme en musique. Et d’un travail qui ressemble à celui d’un musicien qui interprète une partition ou qui se lance dans une improvisation. L’œuvre arrive comme un instrument qui vibre au diapason. En anglais, on dit “to be in flow”. Être dans cette fluidité naturelle et se laisser prendre : c’est aussi un grand moment de joie et d’accomplissement.

De cette poésie qui m’inspire, je tire des bijoux. Mais le secret, c’est le travail et la persévérance, car il faut des années de pratique avant que le geste de la main ne devienne précis et assuré. Mon métier d’art nécessite aussi de la patience dans la durée, car c’est une création longue et toute en finesse qui exige de la ténacité et de recommencer sans cesse. Il faut donc aimer la minutie et avoir un goût prononcé du détail et le sens de l’excellence. En réalité, c’est un sacrifice que cet effort permanent auquel on consent. Je peux passer six mois sur une seule pièce, en travaillant de la sorte, dans un espace réduit. Quelle tension pour le corps et le mental, qu’il faut rééquilibrer pour aller jusqu’au bout. Est-ce donc là, la véritable valeur d’une pièce ? Tout ce temps qui lui a été consacré ? Au final, on ressent vraiment une différence : l’œuvre est plus forte, plus dense, comme si cette patience et cette conscience de l’artiste étaient passées dans la matière. Le vrai luxe est là.

La justesse d’une œuvre vient aussi de son équilibre. Et comme pour un être humain, il s’agit de trouver et de demeurer dans cet équilibre malgré tous les aléas de la vie. Cela exige aussi un long travail sur soi-même et un effort durable. Je cultive pour ma part la sobriété. User de tout mais n’abuser de rien ; c’est le premier pas vers l’harmonie avec soi-même, son environnement et les autres. Cette sobriété est aussi la règle dans mes créations. Certes, mon travail est extrêmement ornementé, mais un bijou ne peut être mis en valeur que sur un fond sobre. Si on est dans l’éclat et la mise en scène, on s’égare. L’idéal étant le raffinement : il y a alors une finition, le petit point au bord… et tous les éléments se répondent dans un équilibre parfait. Cela me fait penser à l’œuvre “Au cœur de la dentelle Guipure 2010” un grand col fleuri qui est à l’entrée de l’exposition. C’est une pièce très chargée et complexe, avec pleins de fleurs qui tombent dans un décolleté. Mais sur les côtés, il y a un bord plat, donc une partie pleine, et posé là, juste un petit motif ciselé. Je pense que c’est cela qui permet une lecture en profondeur. D’ailleurs, si cette pièce n’était qu’en dentelles, elle ne tiendrait pas techniquement, ni d’un point de vue esthétique. On touche aux émotions quand tout est ajusté.

Dans mon art, j’aime méditer sur les contraires unifiés. C’est ce qu’on apprend en dessin. L’objet n’existe pas sans le vide. On appréhende le contour d’un profil parce que la lumière le touche et l’un ne coexiste pas sans l’autre. Cette lumière me fascine, car c’est elle qui va définir les contours, les couleurs et les formes qui apparaissent en sortant du vide. Et ces mouvements s’expriment très bien dans la dentelle sur or, avec la découpe notamment qui montre un éternel recommencement, une alternance de cycles. On peut transposer cela dans nos vies et c’est parce que nous avons été confrontés à des parts d’ombre que nous recherchons la lumière. Sans l’ombre, la plupart de nous n’iraient pas vers la lumière. Ainsi, nous ne sommes pas venus uniquement expérimenter les épreuves, mais nous sommes plutôt venus les transformer, les dépasser en mettant de la lumière sur ce qui nous entrave.

Un dernier secret, c’est l’émerveillement, dont la source est la nature. Or elle est fragilisée, dévastée, détruite par notre civilisation. Notre devoir le plus impérieux aujourd’hui, en tant qu’artisans de l’excellence, est donc de s’engager pour sa protection, réveiller les consciences et se mobiliser pour conserver la biodiversité dans le monde. C’est le juste retour des choses et c’est à ce prix-là que nous transmettrons à nos enfants le plus précieux des trésors, car, comme dirait le poète Gibran, il est celui qui nourrit notre âme de ses beautés.”

Propos recueillis lors d’une interview réalisée à Rouen, le 2 juin 2018

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A propos de Carine Mouradian

J’ai à cœur de révéler le luxe authentique, à travers le portrait des passionnés que je rencontre. Avec leur créativité sans limites, leurs convictions profondes et un savoir-faire entre tradition et modernité, ils oeuvrent au quotidien pour construire la plus belle et la plus touchante expérience client.

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