L’authenticité selon Tony Crocetta, vivre notre vraie nature

Tony Crocetta

“Pour cela, il faut beaucoup de courage, et aller à contre-courant des modèles qu’on nous enseigne. Car vivre selon sa vraie nature, c’est revenir aux fondamentaux de notre espèce à savoir notre lien indéfectible avec le milieu naturel. La nature a le pouvoir non seulement de répondre généreusement à tous nos besoins, mais aussi de nous rendre heureux. Et ceci, quel que soit le lieu où l’on est, du moment qu’on ait encore conservé un coin de nature où peut s’épanouir un écosystème.  Pour avoir passé ma vie à observer les animaux, je ne suis pas très optimiste pour l’avenir de la biodiversité, aussi bien en France qu’en Afrique ou dans le monde. Quel désastre pour la planète ! On se mobilise mais il y a peu d’actions concrètes. Or, on est devenu une espèce envahissante et nuisible, alors qu’on a la possibilité de faire des choses extraordinaires, à condition de freiner la démographie et limiter notre surconsommation des ressources. Dans mes conférences, je m’adresse aussi aux enfants, et je les alerte qu’ils sont en train de tout perdre et qu’il leur faut réagir dès maintenant, avant d’avoir eu mon âge. Ce sont eux qui peuvent décider de consommer autrement avant de s’installer dans la routine d’une vie adulte. Ne rentrez donc pas dans les schémas qu’on vous impose !

Lors de mon premier voyage en Centrafrique, j’étais allé au Parc National de Gounda Saint-Floris dans le nord du pays, et il y avait là une photo de rhinocéros à l’entrée. Quand j’y suis retourné dix ans plus tard, au début des années 1990, le conservateur m’a annoncé qu’on venait d’abattre les derniers rhinocéros : la sous-espèce du Diceros bicornis ou rhinocéros noir à 2 cornes d’Afrique Centrale venait de s’éteindre ! A jamais ! Elle avait déjà disparu du Tchad du Parc national Zakouma. De nouveau, on m’avait privé de cette biodiversité avec laquelle je me sens relié. A l’heure actuelle, le trafic de la corne de rhinocéros engendre un véritable génocide à l’échelle mondiale. Il y a aussi l’extinction programmée du lycaon qui perturbe tout l’écosystème. Les hyènes  notamment, se retrouvent en surnombre et occasionnent une surmortalité des jeunes guépards. Un autre exemple… C’est cette route qu’un décret du Botwana a permis de construire, et qui a bouleversé la grande migration des gnous bleus du Kalahari. Des centaines de milliers sont morts car ils ne pouvaient plus accéder aux points d’eau. Une hécatombe ! Ou encore, des lions empoisonnés au Masaï Mara parce que les éleveurs rentrent dans le parc pour faire paître leurs troupeaux. Au final, les espèces n’ont plus d’espace et se chevauchent dans un territoire de plus en plus restreint et dégradé. Les safaris sont donc un moindre mal pour la conservation et pour empêcher le braconnage. Avec l’association « Cheetah for ever », on a pu en sauver 11 bébés guépards en un an. Ce n’est pas grand-chose mais c’est mieux que rien ; et c’est à ce prix qu’on pourra faire reculer l’inévitable disparition des espèces sur cette terre.

Je fais aujourd’hui des photos uniquement dans ce but, pour sensibiliser et porter témoignage.  Un beau livre est en cours pour l’année prochaine, en collaboration avec le dessinateur Marcello Pettineo, pour témoigner de cette perte de la biodiversité africaine. Une des choses qui m’est le plus insupportable, c’est la chasse-loisir, qui vient décimer le peu de nature et de biodiversité qu’il nous reste. Il faut mobiliser tous les citoyens pour faire cesser ce massacre. Pour cela, fédérer les photographes, les vététistes, les joggeurs, les randonneurs, les promeneurs et des personnalités de tout bord pour constituer un lobby et faire valoir nos droits. Il faut de toute urgence interdire la chasse le dimanche, arrêter de tirer sur le renard nuit et jour car ce n’est absolument pas une espèce nuisible, et laisser tranquille les ragondins qui sont décimés sans raison. Finalement, j’ai l’impression que le syndrome du cimetière de Pantin aura marqué ma vie. . Je ne me sens absolument pas appartenir à une espèce au-dessus des autres, et je suis au même niveau qu’une fourmi ; sa vie a d’ailleurs autant d’importance que si un être supérieur de la Galaxie venait à m’écraser impunément, comme mon pied sur une fourmilière. En Amazonie, vingt mille hectares sont brûlés chaque année pour faire des constructions et les animaux n’ont nulle part où aller. Or il y a là un trésor, avec des biotopes particuliers et des espèces endémiques qui ne vivent qu’à cet endroit précis du monde… Un patrimoine décimé !

Oui, j’ai conscience du privilège d’avoir pu observer toute cette richesse dans ma vie. Et en même temps, mes seules photos ne peuvent rien. D’ailleurs, n’est-ce pas surtout la nature qui est incroyablement belle et qui fait qu’on a de belles photos ? Le vrai luxe en réalité, ce sont des instants furtifs de pure grâce, comme l’osmose que j’ai pu vivre avec Romi, la sublime léoparde du Parc, ou Scarface, l’actuel roi Lion du Masaï Mara. Et bien sûr, la relation aux autres : les clients qui deviennent des amis, avec des échanges chaleureux et authentiques. La seule chose qui reste au final, c’est l’amour de nos proches, mais bien plus, celui étendu à l’humanité entière et tout ce qui existe dans ce monde. C’est là qu’on trouve la paix et notre raison de vivre.”

Propos recueillis lors d’une interview le 20 octobre 2018

Lien vers le site de Tony Crocetta

Lire aussi le portrait de Tony Crocetta

A propos de Carine Mouradian

J’ai à cœur de révéler le luxe authentique, à travers le portrait des passionnés que je rencontre. Avec leur créativité sans limites, leurs convictions profondes et un savoir-faire entre tradition et modernité, ils oeuvrent au quotidien pour construire la plus belle et la plus touchante expérience client.

Laisser un commentaire