L’authenticité selon Yves Jacquemoud, la création de soi au cœur de la nature

Yves Jacquemoud

“Une vie simple, il faut aussi l’avoir vécue une fois dans son existence, pour la désirer de nouveau. Sinon, on manque de référence. Or seule l’expérience personnelle nous permet de faire des choix conscients le moment venu, et la force de se détacher des illusions qui nous fascinent. C’est là à mon sens la plus grande des richesses et le véritable chemin vers l’authenticité. Cette liberté intérieure que l’on acquiert à partir des moments de grâce, et qui permet, comme l’ancre au mouillage, de créer la vie que l’on désire, en revenant sur nos pas dès qu’on s’en éloigne.

Pour moi, ce moment privilégié a été dans mon enfance où j’ai grandi dans les Alpages. C’était une sorte de bulle idéale dont je suis marqué pour toujours. On manquait des biens matériels, qui sont devenus les basiques aujourd’hui : véhicule, téléphone, télévision, douche, voisinage… et pourtant, on vivait dans un très grand confort, n’étant ni perturbés ni écartelés, et indemnes de toute pollution sonore, visuelle, publicitaire ou médiatique. Cette vie était aussi intellectuellement très riche car, même si on n’était pas cultivé au sens où on l’entend aujourd’hui, on apprenait au contact direct de la source ; celle-là même qui inspire les scientifiques et les artistes : la nature ! J’en ai déduit qu’on peut être heureux en étant riche de peu, et même de rien. C’est pourquoi, je fuis la performance et le trop-plein ; toutes ces valeurs véhiculées par nos sociétés. Pourquoi vouloir posséder tout, quand trop de choses nous encombrent au final ? Fatalement, on est alors en abondance et dans l’excès dans tous les domaines, et le déséquilibre se crée. Il faut revenir à plus de justesse et de simplicité pour traverser cette vie avec légèreté et maîtrise de soi-même. Donc revenir à de vraies valeurs !

Quand on libère cet espace pour accueillir le moment présent, cela fait place à la gratitude pour tout ce qui est. On devient plus conscient et on apprécie alors avec nos 5 sens, ce qui est essentiel à notre équilibre : la nature, les gestes tendres, les mots justes et la beauté du milieu naturel. Tout devient plus intense, car vécu avec détachement. Je m’offre un bon restaurant par exemple de temps en temps avec ma femme, non pour compenser un manque du passé, mais pour célébrer la vie à sa juste valeur. Si tout devenait une habitude, l’on basculerait dans la dépendance et il n’y aurait plus du plaisir, même en consommant des choses très onéreuses et hors du commun.

La nature est le trésor véritable ! Aujourd’hui, des milliers de personnes ressentent le besoin de se raccrocher à quelque chose qui soit encore intact et vierge de toute transformation, déformation, industrialisation. Et c’est ce coin de nature préservée qui le permet. Je n’ai jamais été dans les extrêmes, mais je dénonce tous ceux qui dégradent ce milieu naturel sans raison. Que ce soient par des activités à outrance qui font de la montagne un terrain de jeux ; ou avec la chasse qui est un passe-temps de loisir cruel pour une minorité. Comment créer les déséquilibres entre espèces pour intervenir ensuite en régulateur indispensable de la biodiversité, jusqu’à se faire passer pour le premier écologiste de France ! Quelle erreur ! J’aimerais que nous, les photographes, nous puissions nous regrouper pour faire voter une loi, comme en Suisse, qui met fin à la discrimination subie quand les chasseurs ont l’exclusivité sur certains espaces naturels, et qu’on cesse de tirer et tuer des espèces fragiles et menacées, comme le Lagopède alpin, par exemple. En y regardant de plus près, l’ignorance est bien la source de tous les maux et il faut vraiment que l’on puisse établir un dialogue serein, basé sur des faits. Pour cela, il faut d’abord la connaissance et la compréhension des phénomènes qui régissent le milieu naturel ; comment cela vit ; les forces et les lois qui sont en jeu ; les interactions entre les espèces… avant de vouloir agir. L’homme a voulu dominer la nature et le vivant dans un intérêt personnel, et il a oublié à quel point il est lui-même vulnérable et dépendant de ce milieu naturel qu’il saccage, puisque l’humanité y trouve son origine et son équilibre. Quand on oublie cela, on s’égare et commence alors la dégradation.

Au final, c’est donc de revenir à une vie plus simple, et cela devient urgent pour retrouver notre juste place au sein de l’écosystème. Il y a là un chemin de dépouillement à faire pour revenir à l’essentiel, et cela implique aussi de sortir des sentiers battus. J’essaye de le faire aussi dans mon approche de la randonnée. Je vais doucement ; en cheminant par des itinéraires où l’on se sent bien et en évitant de parler d’activité et de performance sportive, car il s’agit simplement de ressentir ce que cela fait d’être dans la montagne ; une expérience à vivre pour tous les niveaux et tous les âges, pour que chacun passe un bon moment. Oui, l’homme moderne a besoin de ce contact avec la nature pour retrouver le chemin vers soi-même et vivre plus en harmonie avec les autres, dans l’équilibre du milieu naturel.”

Propos recueillis  par Carine Mouradian lors d’une interview réalisée à Saint Gervais, le 8 septembre 2018

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A propos de Carine Mouradian

J’ai à cœur de révéler le luxe authentique, à travers le portrait des passionnés que je rencontre. Avec leur créativité sans limites, leurs convictions profondes et un savoir-faire entre tradition et modernité, ils oeuvrent au quotidien pour construire la plus belle et la plus touchante expérience client.

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