L’authenticité selon Thierry Vendome, l’artiste qui invente une joaillerie moderne

Thierry Vendome, l’artiste qui invente une joaillerie moderne

“L’authenticité s’obtient en revenant à l’essentiel. Dans mon métier, c’est en travaillant qu’on peut maîtriser les codes et c’est alors seulement qu’on apprend à créer. Et j’ai appris le travail à la main, de manière très classique, très artisanale. On utilise les veilles limes, les porte-scies, et c’est important pour le résultat qui n’a rien à voir avec les produits industriels dans leur conception et leur fabrication. Il faut une bonne dizaine d’années pour être une bonne main et alors seulement, on peut réaliser toutes les idées qu’on a. Mon expression personnelle a pu ainsi s’épanouir dans le temps car j’avais toujours à cœur de travailler d’autres matières que les minéraux et les cristaux seuls. Je voulais introduire des objets non utilisés, et qui n’ont pas de valeur, alors qu’ils peuvent trouver pleinement leur place dans une parure de bijou.

On pense encore à tort que la joaillerie c’est de vendre uniquement des objets qui sont très chers : des diamants et des pierres précieuses, alors que des fragments de rouille, par exemple, sont une source incroyable de création. Elles ont une puissante beauté sauvage, un aspect brut et elles sont solides et légères. C’est un plaisir pour moi de les associer par contraste à des matières précieuses et justement, de se faire côtoyer le précieux à l’altéré, le désiré au délaissé comment le diamant et la rouille. Pour moi, l’esthétique compte donc autant que dans une œuvre d’art. Pour un photographe par exemple, ce n’est pas le papier qui a de la valeur, c’est le choix de sa photo. Pour un peintre ou un sculpteur, c’est la même chose. Et pour que cette représentation dans la joaillerie compte autant, il faut que l’œuvre, l’objet en lui-même, ait une valeur artistique. Je suis tellement déçu, voire choqué, quand on choisit aujourd’hui un bijou, non plus  pour son esthétisme, ni même pour sa valeur, mais pour le sigle de la marque de joaillerie qui s’expose… Et que dire de l’hégémonie de marques industrielles qui ont pris une telle place alors que ni les matériaux, ni l’œuvre n’a de valeur… C’est seulement pour offrir ou porter la marque.

On a beaucoup de mal à parler de cette valeur esthétique aujourd’hui, car c’est passé de mode. Si on revient sur l’histoire ; dans l’art nouveau, René Lalique a su transposer l’art du moment, sorti du japonisme. Puis on a travaillé l’abstraction avec l’art déco pour sortir du figuratif et avoir des formes géométriques qui restent très cadrées. Et c’est seulement après la guerre que l’art du design a enfin apporté une grande liberté d’expression. Mon père a été le pionnier de ce bijou contemporain, ayant l’idée de créer des formes esthétiques nouvelles, qu’elles soient design, baroques, ou asymétriques. Or, on a tendance aujourd’hui à mettre l’accent sur le discours derrière l’œuvre, l’histoire à raconter, et qu’elle soit même un peu trash… Je sais faire tout cela mais je reste très attaché à la valeur esthétique d’un bijou car c’est elle qui donne du sens à la création artistique. Et je veux rester authentique plus qu’être à la mode. Quand j’ai une inspiration, une perception, un objet qui m’interpelle, alors j’exprime cela par de nouvelles formes abstraites qui sont belles en elles-mêmes.

Etre vrai c’est aussi accepter et montrer sa différence dans son art. J’ai eu beaucoup de chance d’apprendre et de travailler la joaillerie avec mon père Jean Vendome, qui a toujours voulu sortir des sentiers battus. Je suis atypique dans mon métier, car j’aime innover. En joaillerie, certaines maisons restent encore, à mon goût,  trop académiques, dans une tendance que j’appelle “conservatrice”,  s’inspirant de l’esprit “du goût français” que l’on peut retrouver dans le style 18ème siècle. Je pourrais donner en exemple  la  bague dite marguerite, où une jolie pierre sertie de griffes est entouré dans une symétrie parfaite par des diamants plus petits… Pour ma part, je considère un bijou comme une sculpture portée sur un corps ; Elle doit donc apporter quelque chose d’unique, au-delà d’une simple parure. De plus, elle reflète la vie qui est faite de mélange et de juxtaposition. Je retrouve donc tout cela dans mes créations avec des pierres, des formes et des styles que tout oppose. Il est donc important d’être toujours sincère avec son travail. C’est aussi pour cela que je crée des collections de bijoux inspirés de l’époque où je vis. J’ingurgite tout : l’architecture, l’automobile, la musique que j’écoute … et le ressort en bijoux. Je suis donc le créateur de mon époque.

Il faut aussi être à l’écoute de la demande et l’évolution de la société. Or il y a un grand problème aujourd’hui dans ma profession qui est le cambriolage ; Les clients veulent des bijoux qu’ils peuvent porter tout de suite, mais sans attirer le regard, sans éclat. Ils ont une véritable phobie à porter de la joaillerie, et c’est dommageable pour notre profession. Alors, il faut aussi faire autrement. L’œuvre a une force artistique en elle-même et non par les pierres qui sont dessus ; Je crée donc des pièces avec des fils barbelés, du métal, de l’or noir, mélangé à du rhodiage noir. Cela ne fait pas très précieux et en même temps, c’est une pièce esthétique et qui correspond à leur style. Il y a aussi une évolution dans la relation aux bijoux de famille. Avant, on les gardait et on les transmettait comme une dote. La valeur n’était pas de les porter mais de les posséder en cas de manque d’argent. Aujourd’hui, les clients veulent mettre ces bijoux à condition qu’ils soient personnalisés et portables. Ils recherchent le sur-mesure et une histoire à raconter. Je récupère donc leurs fragments de bijoux et j’en fais autre chose ; souvent, des pièces plus sobres, plus design, plus brut…

En conclusion, ce métier est agréable à partir du moment où fabriquer devient un plaisir. On devient de plus en plus soi-même quand on réalise l’idée géniale que l’on avait en tête ; C’est là la magie de mon métier. C’est rare que de pouvoir commercialiser son idée entre mon calepin, l’atelier derrière et la vitrine devant, puis de voir devant moi le bonheur des gens. Ma fierté est alors de voir cette pièce portée. Mes clients deviennent des ambassadeurs et mes bijoux partent dans le monde entier. Ma vie est très linéaire finalement car c’est une continuité pour moi de travailler le bijou, comme d’être fils de joaillier.”

Interview réalisée par Carine Mouradian à Paris le 5 avril 2017

Article aussi disponible en anglais

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A propos de Carine Mouradian

J’ai à cœur de révéler le luxe authentique, à travers le portrait des passionnés que je rencontre. Avec leur créativité sans limites, leurs convictions profondes et un savoir-faire entre tradition et modernité, ils oeuvrent au quotidien pour construire la plus belle et la plus touchante expérience client.

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