L’authenticité selon Vittorio Serio, Maître ébéniste et Chevalier de l’Ordre du Mérite

Vittorio Serio

“L’authenticité s’acquiert en prenant conscience de la grandeur de son métier. J’ai la chance d’avoir dans les mains un savoir qui est le mien. Et il est unique, patrimoine vivant qui se transmet essentiellement par le geste et l’expérience. Et j’ai à cœur de le défendre et faire qu’il soit connu et reconnu. Notre façon de travailler est ancestrale. Comme un menuisier, on met le bois dans des feuillures, dans des rainures, sauf qu’on va empêcher le bois de travailler, en mettant un placage de chaque côté pour le stabiliser. Alors on rentre dans la notion de marqueterie. Pour empêcher les plaques de bouger, on va friser le placage, c’est-à-dire le découper dans un certain sens, et du coup, on crée des motifs et l’artiste en chaque ébéniste se révèle. Il y a aussi les techniques et les outils avec une fabrication artisanale dans la plus pure tradition. Un ébéniste est aussi un artisan qui a la science du bois car il maîtrise les associations de couleurs et de matières. On travaille en priorité l’ébène : noir quand il vient du Gabon ou du Congo, strié quand il provient de l’île de Macassar en Indonésie ; ou encore blanc du Laos… mais aussi tous les bois du monde et il y a des collectionneurs de cèdre par exemple.

Je suis un fervent défenseur de ce patrimoine qui est emblématique du Faubourg Saint-Antoine. Il y a 40 ans, à mes débuts, il y avait des ébénistes à toutes les rues : rue Saint Sabin, rue de la Roquette, rue de Charonne… C’était une production classique avec un vrai savoir-faire que je transmets encore aujourd’hui dans mes pièces de création. De plus, grâce à mon père, j’ai appris l’ébénisterie de l’excellence, et c’est ce qui fait aussi la qualité de mon travail. On apprend réellement ce métier par la répétition, en faisant au départ des séries de 12 ou 24 meubles à la fois. Puis le jour où la main arrive à oublier l’outil, là on est passé au mouvement de création. Arrivé à ce niveau, on domine la main et c’est l’esprit qui prend le relais. Ainsi, mes pièces sont une partie du passé avec l’esprit d’aujourd’hui. Et c’est fondamental car il n’y a pas de création sans histoire, d’authenticité sans qu’elle s’appuie sur la mémoire du passé.

Avec ce savoir et cet esprit, on a trouvé le métier où l’on peut faire tout ce que l’on aime. Travailler devient un plaisir et un outil de création. Et je suis plein de gratitude en réalisant que tout qui sort de moi (de ma tête), prend une existence. C’est énorme de se dire que de rien, je fais quelque chose. L’objet n’existe pas au départ car il n’a aucun référent et on l’invente. On le fait naître plus exactement, et c’est cela qui est formidable. On est au cœur de l’authenticité, car il ne peut y avoir rien de faux dans cette création. Savoir que ce qui est là est sorti d’une personne que l’on rencontre, d’une âme, est si pur. D’ailleurs c’est l’âme qui donne l’envie et la force à la main pour réaliser l’objet. Ainsi, chaque création est une partie de moi. C’est la lecture de ma vie et j’aimerai faire cela jusqu’au bout au sein de mon atelier.

Pour être vrai, il faut aussi être au service de ses créations, et je me laisse guider à chaque fois. J’ai l’idée, puis le dessin et vite la maquette. Mais je modifie toujours en cours de fabrication, en fonction de l’œil. J’appelle cela l’œil frais. Je laisse reposer le meuble ; je le couvre pour ne plus le voir. Et je le revois avec un œil frais pour continuer la création. Le plus compliqué, c’est donc de s’arrêter, de se dire que l’œuvre est achevée car on veut toujours en mettre d’avantage. Mais quand l’équilibre y est, quand l’œil est satisfait, à ce moment-là, la pièce est finie. Et déjà, à partir de cet instant, l’œuvre ne m’appartient plus. Elle est autonome et elle existe. Et je suis prêt à reconstruire autre chose.

Mon désir premier était de laisser mon empreinte sur mon siècle ; ce sentiment que j’avais de mon métier et que je voyais, dès le départ, comme un outil de création et non seulement un outil de travail. Depuis, je me suis fait toute une clientèle au niveau de la création, mais ce réseau est très restreint et privé. Les clients qui viennent ici dans la confidence, me demandent quelque chose de différent et c’est une façon pour eux de garder une partie du patrimoine, de se faire plaisir et d’avoir des objets uniques dans leur réalisation et leur création. Chaque pièce est créée dans un renouveau total et c’est ce qui a fait toute ma carrière. Ceci, parce que j’aime être en perpétuelle création. J’aime le défi, la découverte, et toujours apprendre et continuer à réaliser.

Mes pièces sont authentiques et je n’ai pas de ligne comme certains, car je fais à chaque fois des objets différents. Mais on les reconnaît à force car il y a cette richesse des matériaux et des formes et ce côté débridé… J’entends : “Quand c’est un meuble spectacle, c’est du Serio !” Ou “Il n’y a qu’un fou pour faire cela, c’est lui !” Ce qui est certain, c’est que je suis à contre temps de la tendance d’aujourd’hui. Ce design très propre et très léger, travaillé par des machines numériques où on a des petits assemblages. Cela donne des meubles minimalistes qui sont propres et assez cubiques. Moi je suis dans la rondeur, l’exubérance et avec mon côté italien, je vais toujours rajouter autre chose pour rendre les pièces plus baroques et plus osées. C’est pour cela que je suis difficilement copiable dans la fabrication, mais très souvent dans l’esprit. Par exemple, j’étais le premier à faire des meubles avec des plaques de circuit imprimé. Puis des meubles préhistoriques avec des dessins de Lascaux, des reproductions de propulseurs néolithiques ou de silex… ou les matières brutes en laissant les aspects plages nues. Aujourd’hui, beaucoup le font.

J’aimerais, c’est vrai, que mes meubles finissent un jour dans des musées. Ce serait une reconnaissance, non pas pour moi, mais pour ce que j’ai fait. Et j’ai aussi ce désir de voir nos ateliers où l’on transmet un savoir unique, devenir des ateliers écoles. Car ma joie première est de créer des meubles, mais la seconde est de créer des âmes qui continuent ce travail de création. Et je suis fier des 17 professionnels qui sont à leur compte aujourd’hui et que j’ai pu former ici. Ils transmettent à leur tour ce que je leur ai appris, et c’est vraiment ainsi qu’on pourra préserver le Patrimoine Vivant et réinventer les relations humaines. Notre monde en a grand besoin !”

 

Propos recueillis lors d’une interview réalisée à Paris le 22 mai 2017

Lien vers le site de Vittorio Serio

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A propos de Carine Mouradian

J’ai à cœur de révéler le luxe authentique, à travers le portrait des passionnés que je rencontre. Avec leur créativité sans limites, leurs convictions profondes et un savoir-faire entre tradition et modernité, ils oeuvrent au quotidien pour construire la plus belle et la plus touchante expérience client.

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